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1

Ce soir, Nerm serait un chevalier. Sa formation achevée avec succès, Sa Quête lui serait désignée. Oui, pour se voir considérer comme tel, il fallait accomplir une œuvre digne d’un chevalier décrétée par son seigneur. L’entreprise comporterait des risques bien sûr, mais de toute façon, il n’en pouvait plus de rester à Toutam. Il se voyait déjà partir délivrer un village de l’oppression d’une bande d’Errants ou comme Fistère d’un an son aîné, envoyé défendre les frontières du royaume comme second d’un fortin.

Avant tout, soucieux de respecter ses leçons, il devrait s’équiper. Se lancer dans l’aventure en sous-estimant ses aspects périlleux aurait constitué une grave négligence. Ses professeurs successifs convergeaient sur beaucoup de points mais jamais avec autant d’insistance que sur la préparation à toutes les éventualités. Il entendait encore Colstar, son dernier maître d’armes, clamer de sa voix rocailleuse :

-« Petit, n’espère jamais que l’on pense pour toi. Tu te trouveras dans les situations les plus délicates sur les chemins peu sûrs du royaume, et le pire qu’il puisse t’arriver, c’est qu’au moment crucial tu penses à l’évidence que tu as oubliée de prendre avec toi. La fraction de seconde d’inattention où tu te morigéneras sera peut être la raison de ta perte. »

-« Mais comment penser à tout Maître, c’est impossible ? »

-« Bien entendu, c’est impossible ! » s’esclaffa-t-il tandis que Nerm se rembrunissait sous le poids de l’incompréhension.

Il reprit son sérieux et finit son explication.

-«  La préparation du voyage est primordiale. Tu dois lister l’essentiel et réfléchir sur les éléments de la liste que tu ne prendras pas, en fonction de la saison, du terrain, de la longueur de la route ou des compagnons qui se joignent à toi. »

-« Avec cette méthode, il y aura toujours quelque chose que j’oublierai » insista-t-il sûr de son fait.

-« Certes » acquiesça calmement Colstar « mais tu l’auras choisi, de façon réfléchie, et tu ne devras pas t’en vouloir car je te rappelle qu’avec un paquetage de plus 20 kilos, tu n’avanceras pas bien loin. D’ailleurs un peu d’exercice devrait augmenter la capacité de ce corps malingre à porter un peu plus. Allez, on y va ! »

Personne ne le considérait comme malingre ! Au château il égalait les meilleurs pages quelles que soient les épreuves physiques. Seuls les cours de magie l’ennuyaient, et pourtant le vieux Hélaf ne ménageait pas sa peine pour lui communiquer sa science. Nerm s’interrogeait sur la pugnacité du vieux mage ; pourquoi l’avait-il pris en grippe, pourquoi toutes ces punitions et retenus où il s’échinait à lui apprendre des rudiments de magie qu’un chevalier n’utiliserait jamais ? Peut être pensait-il comme les autres que son extraction des basses couches sociales nécessitait plus de travail pour rattraper ses collègues bien nés. Il avait réussi une fois à créer un courant d’air, de colère, chassant une nuée de moustiques après que l’un d’eux l’eut piqué. Sans trop savoir comment d’ailleurs, ni se soucier de l’interdiction pour les pages d’utiliser des charmes en dehors des cours, qui plus est des charmes non étudiés. Heureusement, personne ne s’en était aperçu.

Les souvenirs de ces heures difficiles ne le souciaient pas aujourd’hui, ce jour où la cérémonie officielle de la désignation de sa quête se déroulerait dans la salle des audiences.


Posté le 15/09/2009 | 17 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

2

 

- Je ne comprends pas très bien votre requête Seigneur Mage.

Le Duc Stilmane arpentait son salon privé comme à son habitude, d’une démarche pleine d’énergie que ses grands pas ne semblaient jamais épuiser. Vêtu de sa tunique classique en cuir noir qui relevait son air sévère, son expression soucieuse s’accentua quand il s’arrêta en face du grand magicien.

- J’ai besoin d’homme pour maintenir l’ordre en Toutamine. Les quêtes des jeunes chevaliers me procurent des épées sûres et fougueuses et vous souhaitez que je me prive d’une des plus fines lames du royaume quand le nombre d’intronisés de ses dernières années a décru fortement. Et pour le mettre au service de ce vieux fou de Grip ! Vous devez m’expliquer clairement vos intentions.

Le haussement de sourcils qui ponctua sa dernière phrase invitait expressément Hélaf à fournir les motivations de sa demande. Ce dernier demeurait de marbre, son éternel sourire accroché à ses lèvres, un rictus qui lui conférait une contenance tranquille et supérieure. Les mains jointes dans ses manches il pénétra le regard de son interlocuteur.

- Mon Seigneur, avant de vous exposer les motifs de nos choix, j’ai bien peur d’avoir des nouvelles inquiétantes de l’ouest.

- Si vous voulez parler de la recrudescence des incursions des Errants dans les Montagnes Sombres, je suis au courant.

- Je n’en doute pas, reprit Hélaf, mais mes confrères du Conseil d’Havrelent ont vu que ces activités correspondent à une recherche précise. Il se mit à son tour à marcher, à pas mesurés, et c’est avec un embarras flagrant qu’il reprit d’un ton emprunté :

- Un des nôtres nous fait cependant obstacle. Notre vision est … bloquée aux frontières du Royaume.

- Qu’ai-je à faire de vos visions ? éructa le Duc. Par pitié Hélaf, ne tournez pas autour du pot !

- Monseigneur, à l’instant même, le Roi et le Duc de Manirine sont informés de la même manière. Il semblerait que Krévil ait disparu et que les Errants de l’ouest et les Insulaires s’associent dans les raids qu’ils lancent sur le royaume. Ils rechercheraient la descendance de Manirle.

Les yeux de Stilmane se brouillèrent, comme si sa lucidité l’avait quitté. Il bredouilla :

- Krévil, le mage du Roi ? Les Insulaires et les Errants associés … vous êtes fou, comment est-ce possible, ils s’entre-tuent depuis des générations ? Et cette histoire d’Elfe. Les elfes n’existent pas !

- Les rapports des magiciens sont formels. Les attaques, même si elles ne se font jamais en commun, sont organisées conjointement par les troupes d’Anator et les bateaux de Feunéal. Nous pensons que Krévil est derrière tous ça car notre magie se voit bloquée aux frontières par un champs obscure que seule sa puissance a pu créer. Quant aux elfes… deux Errants capturés, un en Manirine et l’autre en Cétramine, ont déclaré, sous Persuasion, qu’ils cherchent la descendance de Manirle. Nous sommes sur ce point aussi septiques que vous l’êtes. L’avenir s’est brouillé depuis, Monseigneur, mais le jeune Nerm y jouera un rôle que nous croyons important. J’ai à ce propos une dernière doléance à vous présenter.

 


Posté le 15/09/2009 | 8 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

3

 

             Nerm noua les lacets de sa jambière gauche, repositionna sa cape en se redressant puis se tourna brusquement vers Malje, les bras écartés et les paumes vers le haut de façon à offrir à la vue de sa nourrice sa splendeur.

- Alors ? Ne suis-je pas le chevalier le plus élégant du Royaume ?

Malje sourit de sa désinvolture présomptueuse. Elle le regarda. Sa haute stature était celle d’un homme que rien ne ferait reculer mais contrastait encore avec son visage d’adolescent fendu d’un énorme sourire espiègle. Ces longs cheveux bruns, pour l’occasion lavés et délicatement noués d’une lanière laissaient pourtant voir la dureté que celui-ci prendrait avec le temps. A son grand dam, elle avait tout tenté pour le persuader de l’intérêt que sa beauté mate et lisse suscitait chez les jeunes filles du château, sans parvenir une seule fois à le détourner de son rêve de devenir Chevalier. Que n’aurait-elle pas donné pour le voir maître forgeron ou simplement à l’intendance du trésor ! En sécurité. Elle se contenta de hocher la tête en pinçant les lèvres.

- Tu es surtout le plus vantard de tous les jeunes coqs que j’ai élevés, jeune Nerm. Elle s’approcha, posa la main sur sa joue et chuchota. Je t’accorde malgré tout que même le prince Zektil, si précieux, ne t’arrive pas à la cheville.

Outré, Nerm simula l’indignation. Comment ! Oser le comparer à la déception du royaume, ce prince narcissique qui avait délaissé les arts de la guerre. Ils rirent ensemble de bon cœur et s’enlacèrent avant de reprendre des mines plus graves.

- N’oublie pas de baisser les yeux devant notre seigneur. Et ne fanfaronne pas devant tes pairs. Ses yeux s’embuèrent. Je sais que tu vas partir sur le champs mais essaie de repasser me dire au revoir.

- Je reviendrai. Même Colstar ne pourrait pas m’en empêcher. C’est vrai alors, je suis bien ?

- Très bien. D’ailleurs, n’est-ce pas une experte qui a lustré le cuir de ton plastron et tes jambières ?

- Tu es formidable, Malje, je ne sais pas comment je vais réussir sans toi pendant ma quête. Il lui asséna un clin d’œil moqueur alors qu’il reculait, les mains posées sur les épaules de sa nourrice. Je t’aime.

Un dernier regard appuyé, le silence s’installait maintenant entre eux et il s’enfuit en courant de manière que la vieille femme ne s’écroulât pas en larmes dans ses bras.

 


Posté le 17/09/2009 | 9 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

4

 

            Il sortit des cuisines en trombe, ce qui ne manqua pas d'éveiller la colère de Sipor, le cuisinier dont il avait frôlé le tablier, il se fraya un chemin dans la cour parmi les poules et les cochons encore amusé de la gouaille du plus célèbre bougon du château et monta quatre à quatre les escaliers qui menait sur le chemin de ronde. Le soleil était haut dans le ciel et il se dirigea vers une échauguette afin de profiter de son ombre. Le sourire toujours dessiné sur ses lèvres s'estompa peu à peu quand il s'accouda aux créneaux et observa alentour. La pente douce qui menait des remparts à la forêt d'Estamble où les courses les plus folles l'avait vu rentré meurtri et en pleurs dans les jupes de Malje, où les glissades en groupe leur avaient permis d'emplir les sous-bois de rires pendant les longs hivers de Toutamine. La ligne d'horizon formée par les cimes des arbres, l'endroit le plus lointain qu'il eût jamais foulé lors des exercices militaires à cheval ou à pied. Chaque colline, chaque saignée dans la terre creusé par un ru, chaque route qui se perdait dans le lointain l'avaient attiré vers l'aventure, de chevauchées rêvées en combats imaginés avec ses camarades de garde. Toutes ces années passées dans le château et ses proches environs. Il se retourna pour embrasser l'ensemble de la construction du regard. Le château lui manquerait. Il connaissait toutes les infractuosités du donjon. Combien de fois n'avait-il pas voulu l'escalader uniquement pour prouver la faisabilité de l'entreprise. Seule la peur de la réaction du Duc l'avait retenu alors mais il aurait payé cher pour voir la tête de ce dernier dans l'hypothèse où ils seraient tombés nez à nez, lui accroché au dernier créneau et Stilmane musardant au sommet de sa plus haute tour.

- Hé Nermiton, tu espères toujours être chevalier ?

Non ! C'était Sandar de Prétambline et sa bande de noblaillons en contre-bas dans la cour. Ils le considéraient comme leur tête de turc depuis le début de leur formation, d'autant plus que Nerm, malgré sa basse extraction, les surpassait régulièrement devant la classe entière. Ils l'avaient affublé de ce sobriquet pour rappeler à chacun sa provenance et celle de Malje. Que me veulent-ils encore, se dit Nerm. Pas le jour de la désignation. Il nota leurs habits neufs, superbement raffinés et complétés par des capes ornées de délicates broderies dorées aux couleurs de leur blason.

- Il se peut même que je devienne ton supérieur un jour ou l'autre, s'amusa-t-il, prenant finalement le partie aujourd'hui d'adopter le contre-pied de leur jeu.

- Jamais de la vie, cracha Sandar, le roi ne le permettrait pas. Un baron vassal d'un rôtisseur ! A force de te faire rosser tu as l'esprit qui divague pauvre gueux. Descend donc que je te rappelle les bonnes manières pour s'adresser à ton seigneur.

Les trois autres souriaient en coin, bien heureux de leur nombre et sûrs de leur bon droit. Ce dernier point surtout chagrinait Nerm. Quoi qu'il fît, il ne serait jamais qu'un garçon de cuisine qui rêve de chevalerie. Les années d'entraînement affluèrent dans son esprit, toutes ces heures de travail, les brimades perpétuelles de ces mêmes compagnons qui une fois de plus lui cherchaient querelles, les heures supplémentaires d'Hélaf, la fierté de se hisser au plus haut niveau, de surcroît avec la mentalité humble propre au code chevaleresque, tant de souvenirs qui lui imposaient de défendre son honneur.

- Tu veux te mesurer à moi une dernière fois, Seigneur Sandar ? Je suis ton homme, sur La Butte, maintenant !

 

 


Posté le 22/09/2009 | 8 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

5

 

La Butte se trouvait dans une clairière à deux cents mètres à peine de l’orée de la forêt d’Estamble. Le nombre de combat de pages qu’elle accueillait demeurait incalculable tant les sujets de différents proliféraient entre des jeunes hommes dont l’occupation principale consistait à apprendre à se battre. L’endroit avait vu défiler les plus fameux chevaliers en exercice et certaines légendes attribuaient au Duc lui-même des victoires improbables face à des adversaires plus âgés. Malgré l’interdiction formelle de ces joutes, aucun adulte ne se serait aventuré à approcher le site sous peine de renier une tradition aussi vieille que la chevalerie. Seulement, aujourd’hui, Nerm doutait de la régularité du combat alors que les trois comparses de son antagoniste seraient les seuls spectateurs. Il se résigna cependant à les rejoindre dans la cour et à supporter l’escorte qui se préfigurait. Il atteignait le bas de l’escalier quand une voix bien connue et caverneuse comme si elle émanait directement de la gorge du Grand Dragon retentit de sous la herse.

- Alors, Messeigneurs, prêts pour l’intronisation ? Et surtout pour le bal ….

Si la situation ne requérait pas toute sa concentration, Nerm aurait certainement éclaté de rire. Imaginer Ranel de Bléna danser aurait provoqué l’hilarité du plus taiseux des moines et surtout une compassion impossible à cacher pour la pauvre future cavalière que le colosse choisirait. Fils du Chevalier de Bléna, Ranel impressionnait par sa puissance et sa stature de 2 mètres de haut autant que par sa gaucherie à l’épée. Les maîtres d’armes s’étaient arrachés les cheveux pendant plusieurs années avant que le rusé Colstar lui eût mis dans les mains une masse d’arme que lui seul pouvait manier. A compter de ce jour, tous les apprentis chevaliers avaient perdu leurs sourires en coin lorsqu’il s’agissait d’exercices de combat armés contre lui où auparavant ils s’évertuaient à se venger des séances de luttes à mains nues. Ils s’en étaient même trouvés certains, dont Nerm, qui croisaient le fer avec lui pendant leurs heures perdues pour qu’il s’entraînât à améliorer son piètre niveau. D’un naturel aimable et enjoué, en contradiction avec son allure de brute, le géant s’était lié d’amitié avec Nerm. Depuis, étrangement, les quolibets de la clique de Sandar ne fusaient plus qu’en l’absence de Ranel car chacun savait que la droiture et l’honneur constituant les piliers de la chevalerie lui tenaient à cœur. Le risque de recevoir une bonne correction de Ranel avait calmé les ardeurs des plus téméraires.

- Que se passe-t-il ? interrogea-t-il après avoir pris conscience du malaise qui planait entre ses cinq comparses.

- Un différent nous oppose, Bléna, répondit Sandar en levant le menton, et nous nous dirigeons de ce pas à La Butte. Passe ton chemin et nous nous retrouverons plus tard.

- Vous n’y pensez pas ! Ce jour ne doit être que réjouissance…Vous allez vous salir. Que diras le Duc s’il vous voit loqueteux à l’intronisation ? Je vous accompagne pour …

- Non, nous n’avons pas besoin de public l’interrompit Sandar avec un peu trop de véhémence.

- Vous êtes pourtant présentement cinq, et seulement deux combattants. J’en conclus qu’il y a déjà trois spectateurs. Alors que t’importe un de plus ?

Les quatre comparses se regardaient en s’interrogeant du regard et Nerm comprit que le changement de situation lui était salutaire. Et lui, courait tout droit dans le piège ! Manifestement, Sandar n’avait jamais eu à l’esprit une confrontation directe et loyale avec lui. En effet, ses plus beaux atours s’en seraient trouvés exposés, ce qui semblait en contradiction avec l’idée que l’arrogant personnage se représentait de lui-même. Il décida de mettre un terme à ce traquenard.

- Ecoute Sandar, Ranel a raison, nous n’arriverons qu’à abîmer nos vêtements de cérémonie et tout ça pour quoi ? Tu ne m’aimes pas et c’est réciproque. Profitons ensemble de cette journée fabuleuse qui sera probablement le dernier moment à nous supporter l’un l’autre.

Le discours franc de Nerm aiguisa encore plus la haine qui brillait dans les prunelles de Sandar. Il se reprit rapidement et sourit.

- J’accède bien volontiers à te requête et puissions nous ne jamais nous revoir !

Une fois seuls, Nerm remercia Ranel pour son intervention et lui expliqua les raisons de sa véhémence. Ce dernier, loin d’être bête, compris aisément pourquoi l’acharnement de ces nobles compagnons exaspérait tant son ami.

- N’y pense plus, lança-t-il, retrouvant sa bonne humeur coutumière, le bal est plus important que l’esprit tortueux de ces vipères. Tu connais Ilmen, la fille du vannier ? Je lui ai demandé si elle voulait bien danser avec moi ce soir. Elle a dit oui ! L’ennuie, c’est qu’elle est un peu petite. Qu’est-ce que tu en penses ?

Nerm, maintenant détendu, lâcha dans un grand éclat de rire :

- Je pense que c’est toi qui es un peu trop grand pour toutes les filles du château !

 

 


Posté le 28/09/2009 | 26 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

6

- Maître Mage, nos investigations restent infructueuses pour le moment. Nos espions cherchent sur des bases trop floues. L'accès à Cétram est difficile et les habitants de l'est repèrent trop vite nos gens. Le voyage de l'un d'eux s'est interrompu lors de la traversée de la Manirine et trois autres se sont faits prendre dès leur arrivée dans la capitale.

Anator regarda le personnage noir qui était apparu dans son fief trois mois plus tôt. Il réprima avec difficulté la répugnance qu'il éprouvait en sa présence. La crainte le paralysait.

- Il nous faudrait des éléments plus … concrets, Maitre, se lança-t-il finalement.

Krévil ne cilla pas. Il redressa la tête et laissa apparaître ses yeux vitreux que toute vie semblait avoir quitté. Il se leva de la chaise qui lui servait de trône et entreprit le siège de son interlocuteur en marchant autour de lui. Sa robe sombre frôlait l'immense Errant tel un constricteur prêt à étouffer sa proie. Il s'arrêta quand son visage toucha presque les gouttes de sueurs qui perlaient au menton d'Anator. Comme toujours, le son de sa voix, rauque et calme mais chargée de menace, glaça le sang de son infortuné serviteur.

- Cher Anator, ne vous avais-je pas prévenu de préparer des espions qui se fondraient parfaitement à la population locale ? L'apprentissage coûte la vie à vos gens ? Il haussa nettement le ton. Vos échecs alertent à coup sûr nos ennemis communs. Retardez le départ des suivants pour les former correctement. Vous enverrez vos espions escortés par des groupes plus imposants désormais pour que le voyage se passe sans encombre. Diversifiez les itinéraires et insistez, comme bon vous semble, sur la consigne impérative : Ne pas se faire remarquer. Seuls les espions doivent entrer dans la ville. Il doit bien y avoir un ou deux Errants capables dans vos rangs, non ? Ses lèvres se retroussèrent en ce qui se voulait un sourire. Et si ce n'est pas le cas vous irez vous même !

- Je m'en occupe immédiatement, Maître, s'empressa de conclure Anator. Il se retournait quand le mage le stoppa.

-Attendez ! Je n'ai pas encore répondu à votre question. Plein de fiel, il profita de sa réplique pour se rasseoir.

- Je n'ai pas de question, Maître, J'ai bien compris vos attentes désormais.

- Ne vouliez-vous pas d'éléments plus … concrets ?

L'autre hésita. Le souvenir de l'arrivée de Krévil à Eltar s'imposa à son esprit. Il revit les gardes de la salle d'audience pétrifiés quand il leur avait ordonné de se saisir de l'arrogant Mage. Il posa machinalement les yeux sur l'une des statuts que Krévil avait cru bon de conserver sur place, et blêmit.

-En effet. C'est que vos instructions sont simplement de trouver un personnage insolite dans la capitale du Royaume. Cétram est grande et remplie d'étrangeté pour nous autres Errants.

- Mon cher Anator, écoutez-moi bien. Je ne le répèterais pas. Inhibez vos croyances. Nous recherchons l'héritier de Manirle. Il aura des oreilles pointues, comme tous les elfes. Je sens la présence de son pouvoir. Celui-ci n'est pas contrôlé et il peut donc laisser échapper des émanations magiques. Comprenez-vous ou mettez-vous en doute mes pouvoirs ?

 


Posté le 07/10/2009 | 11 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

7

 

La salle d’audience retentissait d’un brouhaha assourdissant. Chacun arborait la plus belle pièce de sa garde robe et tentait d’attirer l’attention par la voix. Des petits groupes bigarrés se formaient et ondulaient au rythme des conversations débutantes ou achevées. Tous les nobles de la province se donnaient rendez-vous chaque année pour assister à la fête et c’était l’occasion d’évoquer les difficultés de gestion, les réussites commerciales, les besoins de crédits ou la construction d’un nouvel édifice. D’autres échanges plus mesquins s’accompagnaient de regard en biais, de paroles plus feutrées où la jalousie transpirait pourtant allègrement. Les tentures accrochées au mur affaiblissaient heureusement les sons. Personne n’y prenait gare mais l’histoire du royaume et de la Toutamine y figuraient en intégralité, de la conquête des provinces par le Roi de Cétramine, jusqu’au faits d’armes de Capril, ancêtre de Stilmane, qui repoussa la coalition de ceux qui allaient devenir les Errants au-delà des Montagnes Sombres lors du Grand Complot.

Les futurs chevaliers, alignés devant le trône, attendaient quant à eux en silence que le duc fît son entrée et les libérât de leur imagination galopante sur leur prochaine destination. Certains paraissaient nerveux alors que d’autres, peut être informés par des fuites d’information présumées, pavoisaient tranquillement comme il convient à un chevalier. Nerm appartenait à la catégorie des angoissés, excités mais surtout impatient. Il regardait avec curiosité les notables palabrer autour du trône lorsqu’il croisa le regard d’Hélaf. Ce dernier détourna les yeux tranquillement et reporta son attention vers son interlocuteur, le Chevalier de Bléna. Bien que son attitude restât contenue, les propos du père de Ranel, vigoureux, absorbaient le magicien qui se contentait de hocher la tête. Nerm fut contraint de porter son intérêt ailleurs lorsqu’Hélaf le considéra, interrogateur, l’air de lui signifier de s’occuper autrement. Nerm se demanda de quoi ils pouvaient bien parler, seulement, avec ce bruit ! Impossible d’entendre quoi que ce fût. Quant à essayer de lire sur les lèvres, Hélaf venait d’être très clair. Il décida d’attendre que le duc se décidât à entamer la cérémonie en contemplant la salle. Mais que pouvait-il faire ? Voilà plus d’une demi-heure que la compagnie patientait. Probablement était-ce là la tradition de donner du temps aux nobles, de débuter leur retrouvaille sobrement avant d’étaler leurs ennuis ou leurs réussites autour de trop de verres. « Espérons qu’ils seront tous plus gais pour le bal » pensa-t-il.

Subitement, tous se turent. Les pas de Stilmane résonnaient dans ce qui était quelques secondes auparavant un entrelacs de sons impossible à distinguer. Il s’approcha d’Hélaf et lui murmura à l’oreille, puis il entendit les bras et clama :

-Je déclare la Cérémonie de la Désignation, ouverte !

Les vivats lui répondirent tandis qu’il s’asseyait sur le trône tout sourire et que ces conseillers les plus proches l’entouraient. Voilà, tout se déciderait maintenant. Le fils du plus haut placé dans la société allait être appelé le premier et les autres suivraient dans un ordre décroissant. En toute logique, le tour de Nerm viendrait à la fin. Encore attendre !

Le Chevalier de Bléna héla d’une voix retentissante :

- J’appelle Sandar de Prétambline.

Celui-ci, plein de morgue approcha du trône, s’agenouilla alors que le Duc se levait et sortait lentement son épée du fourreau. Il la pointa devant Sandar et, la phrase rituelle :

- Sandar de Prétambline, Pour le Royaume, le Roi, la Chevalerie.

- Pour le Royaume, le Roi, la Chevalerie.

Le Duc continua.

- Relève-toi Chevalier. Tu es désigné second du fortin de Pinable. Puisses-tu honorer notre Ordre.

Ce dernier rajout sortait de l’ordinaire. Nerm en conclut que, contrairement à tout ce qu’on pensait de son désintérêt pour l’instruction, le Duc Stilmane semblait bien au fait des agissements de chacun. Il s’en trouva rasséréné pour sa propre affectation, lui qui pouvait s’enorgueillir d’une conduite presque exemplaire. Oui, presque. Sauf cette fois où … non, personne ne savait. Nerm à ces pensées, la cérémonie suivait son cours normalement jusqu’à ce qu’il remarquât une entorse au protocole. Ranel demeurait dans le rang alors que l’appel des non nobles s’égrenait déjà. D’ailleurs, il ne restait plus que trois pages. L’oubli paraissait d’autant plus étrange que le père de Ranel officiait.

- J’appelle Ranel de Bléna.

Celui-ci prêta serment pour le Royaume …

- Relève-toi Chevalier. Tu es désigné pour une mission secrète. Son caractère exceptionnel m’interdit d’en dévoiler le contenu pour le moment.

La déception qui se lisait sur le visage du jeune homme frappa quiconque connaissait la cérémonie depuis longtemps. Personne ne se souvenait d’une telle désignation. La foule, houleuse, maugréa. Que se passait-il ? Ce n’était probablement rien ? Une situation grave ? Certains habitants de l’ouest firent le lien avec les attaques des Errants. Une guerre se profilerait-elle ?

Le Duc engloba la pièce du regard, ce qui coupa court à la vague de bourdonnement croissante.

Ranel se plaçait avec ses pairs sur le côté du trône. Sa démarche traduisait son effarement. Voir ce grand gaillard aussi abattu attristait Nerm. Qu’aurait-il pensé lui-même si …

- J’appelle le page Nerm.

Enfin ! Il s’élança d’un pas décidé tentant de réfréner son excitation pour conserver la contenance appropriée à la circonstance. Ses efforts n’apportaient pourtant rien à sa longue silhouette naturellement fluide. Il se dégageait de sa personne une souplesse puissante. En outre, son sourire même forcé rendait à son visage la beauté vivante que l’attente avait figée. Son nez fin et droit pointait avec d’autant plus de piquant, ses lèvres pleines s’ourlaient généreusement et traçaient une fossette sur sa joue droite ; jusqu’à ses yeux, participant à son affable modification, qui s’étrécissait sur ses longs cils noirs et lissait son front haut des soucis associés à l’expectative.

- Pour le Royaume, le Roi, la Chevalerie.

Pendant qu’il les récitait, la signification des mots l’assujettissait, conférait cette fois une réalité à leur enchaînement, un dogme qui régirait sa vie à partir d’aujourd’hui. Il se redressa comme on le lui demandait la tête droite, fier d’appartenir aux défenseurx de la justice.

- … Tu es désigné pour une mission secrète. Son caractère exceptionnel m’interdit comme précédemment d’en dévoiler le contenu.

            Le bal revêtit une saveur singulière pour Nerm et Ranel. Hélaf leur avait ordonné de se tenir prêt pour le lendemain matin au lever du jour. Il leur expliquerait les fondements de leur « mission secrète » sur le chemin. Il partait avec eux.

 


Posté le 07/10/2009 | 8 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

8

 

            Ils cheminaient en direction du sud sur un sentier de la forêt d'Estamble maintes fois emprunté. Les arbres dégoulinaient de la rosée accumulée dans la nuit que la chaleur de la journée naissante n'avait pas eu le temps de sécher. La fin de l'été s'étirait dans ses bonnes grâces sur Toutam où, normalement, on commençait à ressentir l'inflexion de l'automne à cette époque de l'année. Hélaf ouvrait la marche suivi des deux jeunes chevaliers. Ils communiquaient leur mauvaise humeur ouvertement en dépit du beau ciel bleu annoncé.

Leur équipement, bien que sommaire, leur semblait plus lourd ce matin. Affublés de leurs vieux habits d'épais cuir marron, ils portaient en bandoulière une besace contenant nourritures, eau, poche à amadou et briquet métallique, herbes médicinales de première nécessité, fleurs et baies de sureau, camomille romaine … Leur épaisse cape noire les surchaufferaient bientôt, d'autant plus que leur rondache cloutée s'accrochait dans leur dos telle une carapace isolante. Ils ne savaient même pas combien de temps durerait le voyage.

- Maître Mage, quand pensez-vous nous informer sur cette mystérieuse mission secrète ? osa Nerm. Personne ne peut nous entendre à présent, non ?

- C'est vrai, appuya Ranel, vous pourriez nous montrer plus d'égard. Nous sommes des chevaliers, après tout.

Le mage continuait sa progression sans signaler qu'il accèderait à leur supplique. Ranel regarda Nerm et haussa les épaules, résigné. Nerm, au contraire, voulait absolument en savoir plus, comme si la nuit passée à se ronger les sangs afin d'entrevoir un temps soit peu la nature de leur voyage ne comptait pas ! Il entreprit de rattraper Hélaf en accélérant l'allure.

- Maître Mage, y a t il réellement une raison de dissimuler encore notre quête ?

- Maître Chevalier, il y a toujours une raison de cacher ses actes ou ses intentions. N'as-tu jamais été ennuyé, ne serait-ce que par un insecte, au point de vouloir chasser l'ennui par des actes camouflés ?

Nerm sentit une bouffée de chaleur l'envahir. Il se figea.

- Qu'est-ce qu'il dit ? chuchota Ranel, ça n'a pas de sens !

Embarrassé, Nerm expliqua à son ami comment, un jour, il avait créé un courant d'air par magie pour éloigner un moustique. Il pensait pourtant que personne ne l'avait vu alors.

- Le problème avec les mages, certifia le géant toujours à voix basse, c'est qu'on ne peut pas savoir ce qu'ils savent m'a dit un jour mon père.

- Ton père est un homme bien avisé, rétorqua le vieil homme assez fort pour que les deux amis, éloignés de dix mètres, l'entendissent.

Les deux jeunes gens regardèrent Hélaf disparaître au coin d'un virage.

- Tu vois, c'est ce que je disais, lâcha Ranel dans un souffle ébahi.

Nerm acquiesça en hochant la tête de façon dubitative, mais désirait encore moins en rester là depuis que le magicien lui avait révélé que son secret n'en était pas un.

Il courut pour le rattraper.

- Maître Mage, commença-t-il …

Hélaf s'arrêta et le regarda.

- Ecoute mon jeune ami, nous allons parcourir la forêt pendant quelques jours. Je vous propose de mettre de côté le protocole et de nous appeler par nos prénoms, qu'en pense-tu ?

- Oui, nous ferons comme vous voulez, Maître … Hélaf.

- Très bien, c'est entendu. Je t'écoute jeune Nerm.

Il reprenait sa marche, sa robe noire effleurant la végétation luxuriante des bas-côtés.

- Vous … saviez pour le courant d'air ?

- Voyez-vous jeunes gens, dit-il alors que Ranel les rejoignait, la magie permet beaucoup, mais comme je l'ai expliqué pendant les cours, l'énergie mise en jeu pour un sort important ne provient pas du corps de celui qui le lance. Mes confrères et moi ferions tous de bien piètres magiciens. Je vous accorde que cette explication fut succincte car elle ne vous concernait pas. Il existe, disons, une masse de magie disponible pour tous et visible de tous. Dès qu'un magicien l'utilise, tous les autres le savent s'il ne se cache pas.

- Je ne comprends pas Maitre Mage, reparti Ranel.

Nerm lui coupa l'herbe sous le pied :

- Il a dit de l'appeler Hélaf.

- Ha. Très bien.

Le naturel de son ami avait constamment pris Nerm au dépourvu. Celui-ci reprit d'ailleurs comme si l'interlude n'avait pas eu lieu.

- Je ne comprends pas, donc. Ou je confonds. Vous nous avez expliqué que les chevaliers pourront invoquer des sorts de camouflages ou de bruits, sans être magicien. Nous sommes donc tous magiciens ?

- Tu m'étonnes Ranel de Bléna. Tu camouflais aussi ton attention en classe ?

Ranel rougit à son tour.

- Je dois revenir sur ce que je viens de vous expliquer. Les tours simples que nous avons abordés en cours puisent bien leur énergie dans leur lanceur. Seuls les magiciens accèdent à la « masse d'énergie » de la nature nécessaire pour des sorts puissants.

- Si je comprends bien cette fois, déduis Ranel, Nerm est un magicien ?

- Tu es très fort, Maître Chevalier, railla Hélaf qui amorça un de ses trop rares rires.

 

- Attendez !

Nerm n'abandonnerait pas.

- Je suis un magicien ?

- Je viens de le dire.

- Oui … mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit avant ?

- Tu voulais être magicien ou chevalier ?

- Chevalier bien sûr.

Cette manie qu'avait Hélaf de répondre par des questions exaspérait Nerm. Bon, d'accord, les questions qu'il posait contenaient peut être les réponses. Il aurait quand même pu donner d'avantage d'explications sans qu'on le lui demandât. Certes, son rêve se concrétisait aujourd'hui. Il n'avait jamais envisagé de devenir autre chose que chevalier. Pourtant la découverte d'autres facultés, surtout d'un ordre aussi déterminantes que celles de magiciens, laissaient entrevoir des avantages appréciables, aussi dans son rôle de défenseur du Royaume. Il pourrait s'en servir dans la perspective de sa quête … sa quête !

- Maître … Hélaf ! l'interpella-t-il.

Celui-ci répondit, goguenard :

- Quand je prêchais pour l'utilisation des prénoms, j'entendais également la perte de la qualité.

- Oui, oui, excusez-moi, Hélaf. Votre révélation sur mon don de magicien a-t-elle un rapport direct avec notre mystérieuse mission ?

- L'impatience est le pire des défauts pour apprendre la magie. Notre art dépend en grande partie de notre capacité à réfléchir ; réfléchir pour ne pas agir dans l'urgence, attendre le bon moment pour apprendre la puissance, observer la nature pour y puiser sa force, et toujours se poser la question si la magie s'adapte à la situation. Les pouvoirs d'un magicien, mal utilisés peuvent s'avérer dévastateurs. Pour ta gouverne, j'ai lancé mon premier vrai sort à vingt six ans, mon formateur me trouvait trop impétueux.

- Vous, impétueux ! s'égaya Ranel.

L'idée dérida aussi Nerm qui reprit cependant :

- Comment s'appelait-il ?

- Il s'appelle toujours Grip.

- Il s'appelle toujours ? s'exclama Ranel d'un air sidéré.

Le tact de Ranel laissait à désirer quelques fois, ce qui ne manqua pas d'arracher un sourire bienveillant au vieil homme. Il répondit cyniquement :

- Et oui, un des avantages de maîtriser les puissances naturelles est d'avoir le privilège de voir disparaître de nombreux amis. Mais, assez bavasser, jeunes coqs, il nous faut avancer.

Le reste de la journée se déroula sans autres mots d'Hélaf. Il progressait toujours devant eux d'une allure soutenue tandis que les jeunes hommes grommelaient derrière lui. Qu'un vieillard pût les distancer en marchant les retenait de se plaindre trop, jusqu'à un certain point. La pose du déjeuner les ravit mais fut de courte durée et la marche reprit jusqu'au soir dans le paysage sans cesse changeant de la forêt, et cependant clos à en être monotone. Fourbus, Nerm et Ranel accueillirent la tombée du soir comme une bénédiction et leur bonne humeur réapparut à l'instant où Hélaf annonça la halte pour la nuit.

La nourriture glanée dans les cuisines à la demande du magicien se composait des restes des festivités. Le feu de bois illuminait faiblement les visages quand, rassasiés, les deux garçons recommencèrent l'interrogatoire du magicien. Ce dernier leur expliqua que leur destination était la demeure de Grip. Elle se trouvait à l'extrémité sud de la forêt d'Estamble, sur les berges de l'Erine, presque à la frontière des trois provinces. Il n'était en fait que l'intermédiaire de Grip, un des magiciens le plus vieux et le plus respecté. Nerm demanda pourquoi ils devaient se rendre, tous deux, chez ce très puissant homme.

- Une course s'est engagée, Nerm. Grip a besoin de jeunes jambes et d'esprits neufs comme les vôtres pour déjouer les sombres plans d'un renégat, Krévil. Au cas où vous ne le sauriez pas, Krévil était le magicien du Roi, le plus puissant de nous tous. A part Grip peut être, mais il est vieux désormais. Bref, certains éléments nous invitent à penser qu'il recherche un elfe, le descendant de Manirle ; je vous raconterais la légende plus tard. Bien sûr il peut s'agir d'un piège pour brouiller les pistes. Toujours est-il qu'il déploie une grande quantité de magie pour occulter notre vision des évènements qui se passent à l'ouest des Montagnes Sombres. De plus nous avons détecté des jaillissements intempestifs de magie à Cétram. Il existe une éventualité pour qu'un elfe s'y terre et soit la clé de cette énigme. De vieux écrits décrivent les elfes comme des magiciens nés et bien sûr, s'ils existent, ils échappent au processus de détection et de formation du Royaume. Grip souhaite donc tirer ça au clair et par la même occasion il te formera comme il m'a formé, il a quelques temps.

- Et moi, contesta Ranel, je ne sers à rien dans cette histoire de magicien.

- Grip est un spécialiste de la prescience et il a insisté spécialement sur ta présence dans cette aventure. Je ne sais rien de plus. Dormons maintenant.

Il se retourna, s'enroula dans sa cape et ne bougea plus, laissant les guerriers deviser discrètement sur la folie des mages qui les confinaient dans une chasse aux chimères. Nerm angoissait quand même à l'idée d'accéder à la supposée toute puissance des mages. Leur réputation inspirait crainte et mysticisme dans la population, jusqu'aux grands seigneurs qui les acceptaient comme leur conseil le plus proche. On racontait des histoires incroyables sur les pouvoirs des mages, leur utilisation des forces de la nature, l'air, le feu, la terre et l'eau. Nerm en ressentait aussi de l'inquiétude. Pourtant, il n'en laissa rien paraître et s'endormit finalement.


Posté le 27/10/2009 | 10 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

9

 

            Le jour où l'arrivée chez Grip était prévue débuta par un réveil morose. Après quatre journées de marche sans arrêt sous un soleil de plus en plus chaud, un orage avait éclaté dans la nuit. Les jeunes chevaliers, déjà éreintés par l'avancée, lestés de leur équipement, montraient des mines affligeantes. Transis de froid, les yeux creusés par le manque de sommeil, ils détonnaient face à la prestance d'Hélaf. Ranel le premier, grogna :

- Vous avez bien dormi, Hélaf ? Vous êtes tout sec, comment est-ce possible ?

- Ne pose pas de questions inutiles, Ranel. A présent mangez et nous repartons ; nous touchons au but.

Des filets de brouillard s'enlaçaient aux branches des arbres et flottaient ça et là conférant au paysage un aspect lugubre. Nerm soupira mais reprit courage en levant les yeux pour constater que les nuages se morcelaient. Au moins tous deux sécheraient sous peu. Il se baissa dans l'intention de rouler ses affaires quand un bruit siffla au-dessus de sa tête. Etonné, il chercha l'objet ou l'animal mais Hélaf l'interrompit par un cri puissant.

- A vos épées !

Une boule de feu émana des mains du mage et fila derrière un talus. Des étincelles en jaillirent suivis de cris d'agonie. Nerm sortit de sa léthargie, saisit son épée et vit une escouade surgirent armes à la main de l'endroit encore fumant. Ils étaient si nombreux. Leurs cris de ralliement le glacèrent.

Ranel se précipitait au devant du groupe. Sa masse d'arme tournoyait et son contact avec le premier des assaillants émit un craquement qui ne laissait aucun doute quant à la mort qu'elle venait de distiller. Le géant hurlait, pivotait, balayait tous ceux qui l'approchaient. Hélaf, en retrait, leva les bras et un tourbillon enfla, soulevant les feuilles brunes du sol. Il contourna le cercle qui commençait à entourer Ranel et le heurta par derrière. Les corps, soulevés comme des fétus de paille, fusèrent puis retombèrent lourdement ou s'écrasèrent sur les troncs. Les réflexes de Nerm prirent le relais alors qu'il s'approchait de son ami. Ce dernier montrait des signes de fatigues, ce dont profitaient les attaquants pour passer sous la garde de son bouclier. Déjà des estafilades rougissaient son surcot. La vue des blessures de Ranel décupla la volonté de Nerm. Il s'engagea dans la mêlée avec l'énergie du désespoir. Il para le premier coup, feinta en haut pour tailler en bas, se retourna tout en écartant une lame et coupa à demi la tête du combattant qui suivait. Ils se retrouvèrent naturellement dos à dos en position d'attente. Le cercle se refermait et Nerm chercha Hélaf du coin de l'œil, en vain. Les pertes subies par les agresseurs les contraignaient à revoir leur stratégie d'attaque. D'ailleurs le repli qu'ils amorçaient inquiétait Nerm. Il prévint, haletant :

- Ranel, prépare ton bouclier, attention à la volée de flèches.

La confirmation ne se fit pas attendre. Dès qu'ils entendirent la déflagration du fouetté des arcs, ils s'accroupirent et se cachèrent du mieux qu'ils purent. Au sifflement des flèches qui les ratèrent se joignit la pétarade de celles qui heurtèrent le bois et les fers de leur protection. La quantité de projectiles les renseigna sur le nombre encore imposant d'adversaires. Aussitôt les cris reprirent et ils s'apprêtèrent à recevoir la seconde charge. Prêts à encaisser le choc, ils s'émerveillèrent soudain lorsque le premier rang des guerriers s'embourba dans une vase visqueuse survenue en remplacement de la terre qu'ils foulaient encore un instant auparavant. Le second rang suivi tandis que les hommes hurlaient de se voir absorber par le sol. Hélaf réapparut alors juste à côté d'eux et tempêta à l'attention des hommes restants.

- Vous ne pouvez rien contre moi. Fuyez ou je déchaîne la nature !

Sa voix caverneuse et puissante finit d'apeurer la troupe. Ceux qui rampaient pour s'extraire de la boue suivirent leurs compagnons sans demander leur reste. Leur visage exprimait la terreur de l'innocent confronté à un pouvoir divin.

Nerm vacilla. Une flèche transperçait son épaule gauche à la base du cou. Son épée chut, il posa sa main sur la plaie d'où s'échappait un flot de sang puis s'écroula.

 


Posté le 30/10/2009 | 14 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

10

 

            Il se réveilla, allongé. Il observa le plafond composé de vieilles poutres tordues qui supportaient néanmoins un toit de chaume. Mis à part le crépitement du feu, aucun bruit ne lui parvenait. La tentation de pousser plus loin son investigation fut stoppée quand il essaya de tourner la tête. La douleur ! Les souvenirs lui revinrent alors et il distingua la présence d’un pansement à l’endroit de la douleur.

« je suis blessé pensa-t-il, mais vivant. Je dois être chez Grip. ». Toutefois, il n’était pas sûr que la suite des évènements eût permis à ses compagnons de sortirent vainqueurs de l’affrontement. Il aurait tout aussi bien pu se trouver aux mains des adversaires. Pourquoi le soigner, dans ce cas ? Avec précaution, il orienta son regard et constata qu’il se trouvait dans une petite chaumière. Les murs de pierre paraissaient solides bien qu’anciens. Une table et deux chaises trônaient au milieu de la pièce juste devant la cheminée. La chaleur du foyer lui parvenait et lui prodiguait une sensation apaisante. L’endroit respirait la propreté. Sa première hypothèse se confirma. Une bibliothèque remplie se dressait de l’autre côté et les grimoires qui en dépassaient ne pouvaient appartenir qu’à un magicien. Cette déduction accomplie il se détendit, quoi que … il se raidit tout à coup en entrevoyant :

« Et si je suis chez Krévil ! ».

Subitement, la porte s’ouvrit. Nerm se dit que la prudence était de mise. Il ferma les yeux, affectant de dormir comme il s’était amusé plus jeune à berner Malje le soir. Une très vieille voix affirma.

- Tu es réveillé, c’est bien.

Un magicien assurément car il s’estimait plutôt doué pour simuler. Il répondit l’affolement prenant le pas sur la sagesse.

- Qui êtes vous ? Où sont mes compagnons ? Que voulez-vous de moi et où sommes-nous ?

- Détend toi gamin ? Si tu poses trop de questions à la fois, je ne retiens que la dernière. Je crains que mes oreilles se désolidarisent de mon cerveau avec l’âge. Ces magiciens ! Pfff ! Ils sont capables de choses si affreuses. Un jour, j’en ai vu un transformé un âne en roi. Tu peux croire ça ! Et il a régné assez sagement. Enfin, il faut que tu manges pour te remettre. Le Mage a suggéré que tu boives du bouillon, qu’en penses-tu ?

- Hélaf ! Où est-il ?

- Il est parti avec l’autre jeune. Ils t’ont amené chez Grip après la bataille. Ce n’est pas très judicieux de se laisser planter une flèche dans le corps.

- Vous vous imaginez que je l’ai fait exprès ! Vous êtes cinglé. Ils étaient au moins cinquante et sans l’intervention d’Hélaf, ce n’est pas une mais des dizaines que j’aurais eus dans le corps.

- Je persiste à dire que tu n’es pas très habile. Les deux autres n’avaient rien, eux, à part une coupure ou deux.

Nerm ne voyait pas l’utilité de continuer cette conversation. Le vieux bonhomme qui se campait devant lui n’avait, à l’évidence, plus toute sa tête. D’ailleurs, capter son regard s’averrait difficile tant son visage était ridé. Aussi, seule la forme ronde de sa tête accentuée par la couronne de cheveux blanche qui la ceignait attirait l’attention. S’il s’était tenu droit, il aurait été de taille normale mais le poids des années alourdissait ses épaules de telle façon qu’il avançait presque plié en deux. Si bien que pour regarder devant lui, il étirait son cou à la manière d’une tortue. Ses vêtements se réduisaient à une robe usée. Sa couleur, indéfinissable, entre le brun et gris indiquait son ancienneté. Neuve, elle aurait aussi bien pu être marron, noire que verte et le nombre important de pièces de couleur ajoutées terminait de lui donner un aspect grotesque. Il l’avait certainement troquée à un saltimbanque. Il s’affairait devant la marmite accrochée dans l’âtre en marmonnant.

- Évidemment qu’il n’a pas fait attention. Trop fier pour l’admettre. Ha, ces jeunes !

Exaspéré, Nerm demanda pourtant :

- Hélaf a-t-il laissé des instructions me concernant ?

- Non, je vois bien tout seul qu’il faut te soigner. Je suis vieux, pas idiot.

- Grip est-il là ? continua-t-il, les yeux dans le vide.

- Voilà bien longtemps que je ne l’ai vu, il s’arrêta un instant, ou était-ce hier ? Peu importe, une préparation de mon cru, vous m’en direz des nouvelles.

Il s’approcha du lit avec un bol plein et une cuillère. Nerm protesta mais …

- Ne bouge pas tu vas tout renverser. N’essaie pas de parler non plus, j’ai d’autres choses à faire.

Nerm, exténué, avala tout sans rechigner malgré l’odeur et le goût immonde de la mixture. Ses paupières, trop lourdes … Il sombra dans le sommeil.

 


Posté le 05/11/2009 | 22 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

11

 

            Ranel contemplait le port avec ravissement. Enfin, la longue descente de l’Erine jusqu’à Cétram s’achevait. Ils avaient embarqué sur un frêle esquif cinq jours auparavant une fois s’être assurés que Nerm se remettrait de sa blessure. Heureusement Hélaf avait immédiatement reconnu une flèche errante et donné l’antidote. Cependant, le poison avait eu le temps d’atteindre toute l’épaule et il lui faudrait quelques semaines pour recouvrer la pleine possession de ses moyens. L’assurance qu’il était hors de danger avait suffi pour convaincre Ranel de poursuivre la mission.

Le voyage en bateau avait présenté bien des avantages par rapport à la marche. La rapidité avec laquelle ils avaient rallié la capitale, avait étonné le jeune homme. Ils se relayaient à la rame et ainsi en avaient profité également pour récupérer tout en péchant et en discutant. Bien qu’Hélaf s’éloignât fortement du compagnon de croisière idéal, le dépaysement avait satisfait en partie sa curiosité. Grâce à son acharnement, Ranel avait réussi en plus à arracher des informations capitales au magicien. Le Roi était vieux et sa succession poserait assurément des difficultés. Son fils, Zektil, n’emportait pas, loin de là, les suffrages des courtisans les plus influents. D’ailleurs disait-on, ce dernier affichait sans scrupules son manque d’intérêt pour la couronne et préférait se complaire dans la débauche lors des fêtes qu’il donnait. Sa coquetterie légendaire lui valait la désapprobation de ses pairs, voire une hostilité à peine masquée. En clair, la Cour était un vrai panier de crabe. Hélaf comptait toutefois sur son ami, Boktal le mage suppléant de Krévil, pour lui fournir les indications nécessaires à une compréhension rapide de la situation. Une guerre de succession n’affaiblirait que trop le Royaume, ce qui ne manquerait pas de s’ajouter aux manigances de Krévil.

Ranel trouvait ses détails bien compliqués pour un chevalier novice. Il se contentait bien volontiers de la tâche que le mage lui avait assignée pendant que lui s’entretiendrait avec son confrère. Il pensa :

«  Si je dois errer dans la ville pour me familiariser avec ses coutumes et ses habitants, autant commencer par une taverne. Avec un peu de chance, j’y trouverai ce magicien caché en train de boire une bonne bière. Ces magiciens sont fous. Des oreilles pointues ! »

Cétram se distinguait de Toutam par sa grandeur. Quand la structure de la ville de Stilmane était axée sur la défense, tout ici reflétait l’opulence et l’esthétisme que l’éloignement des combats de l’ouest avait favorisé. De plus, la cité s’appuyait sur la protection naturelle de la forêt interdite à l’est. Des explorateurs y avaient bien tenté leur chance mais ceux qui revenaient décrivaient la zone comme infranchissable, un marécage dédaléen hanté par des monstres effroyables d’où le plus sage était de se tenir loin. Quant à l’assaillir par la mer, la position de la ville dans l’estuaire rendait l’opération délicate pour une flotte de bateaux de guerre à fort tirant d’eau. Ils seraient de toute façon accueillis par les châtelets qui trônaient de par et d’autre de l’embouchure à quelques distances en aval de la ville.

Ranel flânait sur une large rue pavée où les battisses blanches s’alignaient proprement. Arrivant du nord par le fleuve, il avait saisit l’odeur iodée de la mer avant même de débarquer sur un des nombreux appontements. La proximité des ressources marines inépuisables avaient contribué également à l’extension formidable de la capitale. Il avait traversé le quartier des docks et se retrouvait dans l’allée centrale de la ville perdue dans ses rêveries, comme si les concepteurs de la ville avaient conçu les artères de façon à attirer les visiteurs vers la plus belle rue du Royaume. Réflexion faite, il décida que la meilleure manière d’obtenir des informations était de revenir sur ses pas et de se fondre dans la masse des marins et bateliers étrangers.

La ruelle, étroite, fourmillait de monde. Des mendiants aux riches armateurs, toute la population semblait s’y être donner rendez-vous.

- Une pièce mon bon Seigneur.

Ranel donna une pièce au pauvre homme en loque qui l’interpellait en lui accordant son sourire le plus bienveillant. Dès qu’il poursuivit sa progression, une femme cette fois, implora sa charité. Il s’exécuta avec la même amabilité mais quand une troisième personne l’arrêta pour obtenir de l’argent, un homme s’interposa :

- Laisse-nous. Ne vois-tu pas que ce seigneur va y laisser sa bourse, dit-il d’un ton assez rude, puis il reprit à l’attention de Ranel, vous n’êtes pas d’ici mon seigneur, n’est-ce pas ?

- Ca se voit tant que ça, répondit Ranel. Mais qui êtes vous ?

- Votre méfiance me rassure, vous donniez l’impression d’être inconscient à distribuer ainsi votre pécule. Mais je manque à la bienséance, vous avez raison. Je m’appelle Bret et je ne suis personne, juste un passant qui vous a vu en mauvaise posture. Tous les mendiants du quartier vous auraient abordé, vous savez.

- Je vous remercie, Bret, je cherche un endroit où étancher la soif d’un long voyage.

- Suivez-moi, je m’y rendais justement.

Justement. Quel drôle de personnage ! La méfiance lui enjoignait de se tenir sur ses gardes. Ce passant pouvait tout aussi bien vouloir dépouiller un étranger qu’il reconnaissait lui-même comme trop candide. Sa tenue bariolée de bateleur et son chapeau mou vissé sur la tête contrastait avec l’épée bien aiguisée dont on distinguait la pointe sous sa cape noire. L’homme, grand et athlétique, se frayait un chemin au travers de la foule en démontrant une habileté et une maîtrise du corps inquiétantes. Ou alors c’était un acrobate. Il mena Ranel devant une échoppe convenable et poussa la porte. Pendant qu’il se dirigeait vers une table libre, il adressa plusieurs saluts aux clients déjà présents, saluts auxquels ceux-ci répondaient poliment sans pouvoir s’empêcher toutefois de jeter un œil au géant qui suivait.

- Nous y voilà, fit-il en s’asseyant lestement. Je ne m’avance pas trop si je dis que vous cherchez quelque chose ?

Ranel prit place à côté de son interlocuteur de façon à ne pas tourner le dos à la salle et il concéda.

- Vous êtes incroyable, comment le savez-vous ?

- Nous voyons peu de chevalier en arme dans la capitale, et quelle masse d’arme ! Ici, les chevaliers affichent leur richesse sur leurs habits plutôt que leur qualité de combattant. Je ne suis pas loin de croire, entre nous, que tous les vrais chevaliers sont à l’ouest.

- Je suis voyant, hein. De toute façon je ne peux rien vous cacher. En fait, je cherche seulement à m’informer. C’est effectivement la première fois que je viens à Cétram et je … visite. Chez nous, tout le monde dit que des personnes extraordinaires peuplent la plus grande ville du monde. Je ne suis pas loin d’y croire après ce court aperçu. Je vous remercie au passage de m’avoir sorti de ce mauvais départ. Avant tout, je suis attiré par la magie. Les mages du nord ne montrent jamais rien que de petits tours, mentit-il alors qu’il avait constaté pour la première quelle puissance habitait Hélaf.

- Oui, j’ai entendu que les chevaliers s’y entendaient en camouflage. En somme, vous venez parfaire votre formation ?

- Non, non, je ne suis pas très doué pour ces choses là, je viens juste me divertir, avoir des anecdotes à raconter. Êtes-vous magicien vous-même ou acrobate ?

- Oui, je peux vous indiquer le Quartier des Merveilles où je sévis. Mais d’abord, voici votre bière bien méritée.

 

Le jour déclinait quand ils sortirent de la taverne. Ranel avait refusé la bière suivante que Bret voulait lui offrir de crainte qu’il ne pût retenir les informations apportées par la discussion. Quelque mystérieux que fût son compère, il n’en communiquait pas moins une bonhomie générale assortie d’une assurance hors du commun. C’était donc avec plus de confiance que Ranel le suivait vers le repère des magiciens et autres amuseurs de la ville. Qu’il lui eût légèrement menti ne le tracassait pas trop dans la mesure où il s’agissait d’une mission de la plus haute importance. Enfin, Hélaf le croyait.

Le quartier en question se situait à trois rues de la taverne et Ranel découvrit tout à sa joie les préparatifs des artistes. Les souffleurs de feu lâchaient de grandes gerbes de flamme, les jongleurs s’échauffaient petit à petit seuls ou à deux, les acrobates se pliaient dans des positions qui indisposèrent Ranel tant elles semblaient improbables. Un attroupement éclairé par de nombreuses torches bloquait la rue. Les personnes présentes, issues de toutes les conditions, braillaient et gesticulaient côte à côte en cercle. En se rapprochant, Ranel constata qu’il s’agissait d’un combat organisé. Bret s’arrêta, bloqué par la foule.

- C’est assez fréquent, dit-il. Les paris occupent les nobles qui se font fort d’amener leur propre champion afin que rayonne leur nom. Celui-ci, le chauve, tient le haut du pavé depuis quelques semaines. Je n’ai jamais vu un combattant massacrer ses adversaires avec autant de sadisme et de plaisir affiché. Il mériterait une bonne leçon. Regardez ! Pauvre homme.

A peine essoufflée, la brute continuait de taper du pied son malheureux adversaire qui gisait au sol et répandait son sang. Ranel n’y tenant plus fendit la foule et s’interposa.

- Arrêtez, vous allez le tuer.

La surprise stoppa tout, autant les coups que les hurlements des spectateurs. Un crieur saisit l’occasion pour annoncer :

- Un nouveau candidat ! Les paris sont ouverts, Kimar, vainqueur depuis 24 jours, contre son challenger.

Ranel, scandalisé, essaya bien de démentir l’annonce mais déjà le vainqueur le toisait méchamment, rempli d’adrénaline de l’effort précédent. Il contractait sa musculature saillante afin d’impressionner ce qui déclencha les acclamations du public. Jetant un regard sur le corps qu’on évacuait, Ranel se dit qu’après tout, il ferrait d’une pierre deux coups : Un peu d’exercice le dérouillerait après ces dix jours de voyage, et il apprendrait par la même un peu de correction à ce barbare. Il confia ses affaires à Bret. Ce dernier le prévint de l’absence de règles dans ces combats et lui enjoignit de se méfier du champion.

Le temps des préparatifs avait suffi aux parieurs pour miser et, ils attendaient désormais en silence, avides de connaître la valeur du colosse qui se présentait aujourd’hui. L’arbitre dont la fonction se résumait certainement à donner le signal du début hurla :

- Combattez !

A l’instant même, les vociférations reprirent et le chauve se jeta immédiatement sur Ranel, lui saisit le cou et tenta de le plier à la manière d’un lutteur. Ranel le repoussa des deux mains. L’autre, surpris par la puissance, se rétablit et considéra son adversaire, plus circonspect qu’auparavant. Une lueur de compréhension apparut dans ses yeux car cette fois, la force bestiale ne suffirait pas. Elle semblait même en sa défaveur. Une ronde d’observation s’amorça. Soudain, Kimar s’empara d’un spectateur et le projeta sur Ranel, puis, s’en servant comme bouclier, lui asséna un coup poing magistral sur la tempe. Etourdi, Ranel ne vit pas venir le pied qui lui écrasa le bas-ventre et se tordit en deux sous le choc, le souffle coupé. Sans lui accorder de répit, la brute le poussa à terre, s’assit sur son torse, et lui administra une série de coup au visage. Heureusement, Ranel para la plupart avec ses avant-bras et récupéra durant cette relative accalmie. Furieux de cette traîtrise et tout en bloquant les attaques, il engagea ses grands battoirs autour du cou de son adversaire et serra. Aussitôt Kimar relâcha son emprise et porta ses mains sur l’étau qui l’étouffait. De suite, Ranel exploita la faille, le renversa et se retrouva dans la position qui était celle de son antagoniste un instant plus tôt. De la main gauche il maintint l’étouffement et frappa de l’autre. Une seule fois.

Il se redressa péniblement, respirant par saccade. Il abandonna le corps inerte de Kimar et écarta les bougres qui le félicitaient de grandes tapes dans le dos. Le crieur attrapa sa main pour le déclarer vainqueur, il le congédia aussi et se réfugia auprès de Bret.

- Emmenez-moi loin d’ici, demanda-t-il.

Ils zigzaguaient entre les groupes de badauds à présent formés autour des attractions qu’ils entendaient encore les cris des nobles s’insurgeant de cette désertion. Ranel, toujours groggy, s’aperçut à peine qu’ils tournaient dans une ruelle et entraient dans une masure. Il recouvra vite ses esprits dès que la pointe de l’épée de Bret fut sous sa jugulaire.

 


Posté le 10/11/2009 | 13 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

12

 

            Deux journées ! Ou plus ? A ne rien faire d’autre que d’étudier le vieil homme qui lui servait d’infirmier, attendre de boire l’infâme breuvage et de sombrer dans un monde sans rêve. Il devait s’agir d’un puissant somnifère car ses effets persistaient encore longtemps après le réveil. A quoi bon de toute façon, l’autre ne lui répondait que rarement et son état n’alternait qu’entre la somnolence et le sommeil. Il prit conscience graduellement qu’aujourd’hui sa léthargie le laissait réfléchir un peu. Il s’en ouvrit immédiatement à son assistant :

- Excusez-moi, je ne sais plus si je vous ai demandé votre nom.

Le visage parcheminé se tourna vers lui et adopta une configuration de profondes méditations. La pause s’éternisait tant que Nerm se demanda si l’antique machine allait se remettre en route. La vie y réapparut cependant.

- Tu dois te sentir mieux maintenant. Je ne crois pas que tu auras encore besoin de ma décoction. Peux-tu bouger ?

Bon, la discussion ne serait pas aisée ; il se rappelait bien que l’ancêtre déraisonnait. Il s’exécuta et tenta de relever la tête. Comme l’essai était concluant, il poussa sa hardiesse plus avant. L’opération s’avéra laborieuse et non sans douleur, de surcroît accompagnée de fortes grimaces, gémissements et grognements, mais en fin de compte, couronnée d’un succès gratifiant. La position assise lui arracha un soupir de soulagement.

- C’est encourageant, ne va pas trop vite.

- Ca ne risque pas, j’ai l’impression d’avoir des aiguilles dans tout le bras. Vous n’avez pas répondu, qui êtes-vous ?

- Un peu de solide te permettra de récupérer plus vite. Le poison s’est presque dissipé.

Il se dirigea vers la cheminée, prit un bol dans le coffre dissimulé à gauche de l’âtre puis entreprit de le remplir du ragoût qu’il touillait quelques instants auparavant dans la marmite. De la vraie nourriture ! Et quelle odeur ! Il était peut être fou, mais le fumet qui se dégageait de son plat indiquait pourquoi Grip gardait ce cuisinier. Sipor qui concoctait les plats du commun à Toutam n’avait qu’à bien se tenir. Nerm se força à s’installer au mieux pour savourer. Il ménagea ses efforts et s’adossa donc au mur en ayant pris soin de disposer soigneusement la couverture qu’il utilisait comme oreiller.

- C’est délicieux !

- Juste un lapin à la tomate relevé de sarriette et de thym, minimisa le vieux bonhomme. Connais-tu les herbes ?

- L’huile essentielle de thym m’aurait bien soigné. La sarriette possède de multiples vertus aussi. Elle aidera ma plaie à cicatriser plus proprement, articula-t-il entre deux bouchées, et de fait, plus rapidement, mais le principal…. Il ferma les yeux en inspirant profondément, que c’est bon ! Je connais les simples, bien sûr. Je suis un Chevalier.

- Ho, c’est vrai. J’ai cru comprendre que tu es aussi un magicien ?

- Non pas encore, Grip doit me former. Comment est-il ? se souvint Nerm un peu inquiet.

- Vieux et souvent absent, rit-il. Quant à savoir qui je suis, tu viens de toucher du doigt l’important : comment plutôt que qui. La somme des pensées et des actes d’une personne révèle qui elle est bien plus que son nom, sa fonction ou son apparence.

Nerm détacha le regard de son bol et, inquisiteur, regarda le cuisinier. Une parole sensée dans sa bouche avait de quoi le surprendre.

- Pourquoi veux-tu devenir magicien ? continua le vieillard.

- Je ne sais pas si je veux. Je crois. Hélaf dit qu’il le faut mais … Savez-vous ce dont ils sont capables ? J’ai vu de mes yeux, je le jure sur la chevalerie, Hélaf balayer une demi-douzaine d’hommes comme je ne peux le faire que d’un seul moustique. Il disparaît et apparaît à volonté. Il projette du feu de ses mains et il change le sol en boue ! finit-il en chuchotant afin de prévenir une écoute indiscrète. On l’aurait pris pour un fou s’il avait clamé un tel prodige ouvertement.

- Une puissance pareille m’irait bien à moi. Je pourrais peut être même rajeunir.

- Sachez Maître Cuisinier que, comme un Chevalier, un Magicien est probablement lié par un serment qui lui impose d’utiliser son art pour le bien des autres, du Royaume, du Roi et … de La Magie ? Enfin pas pour son bonheur personnel, j’espère.

- Hum ! fit l’aïeul pour exprimer ses doutes. N’y a-t-il donc rien dont tu as envie au point de forcer le destin grâce à la magie ? La richesse, le pouvoir sur les hommes … sur les femmes, il colora ses paroles d’un air lubrique entendu puis acheva, soudain menaçant, la vengeance ! N’as-tu jamais rêvé de corriger un mauvais homme qui t’aurait offensé à tort ? Ne serait-ce pas juste ?

Nerm prit le temps d’y penser et enfin rétorqua :

- Il y aurait bien Sandar et sa bande… Non, jugea-t-il, je ne peux les tuer et la violence ne les changerait pas. Au contraire, elle attiserait probablement leur haine. Leur méchant fond provient de ce qu’on leur a appris, j’imagine. Ceci dit, une bonne leçon leur ferait du bien. Quelque chose d’amusant, chercha-t-il malicieusement, comme des boulettes de terre projetées sur leur belle tunique ou, oui, un nuage de pluie personnel ! Ca, c’est bien.

Un sourire se dessina sur les vieilles lèvres striées. Son propriétaire attrapa le bol désormais vide et le posa sur la table.

- J’irai le laver plus tard. Pour le moment, je te propose une solution que je connais pour accélérer la résorption du poison que les Errants appliquent sur leurs armes. C’est très efficace et très tenace. Cette manie leur est venue après leur défaite du Grand Complot.

Il amena une chaise près du lit et s’y assit en déployant des trésors de précaution comme si son dos ne pouvait plus se plier.

- Voilà, de quoi parlais-je ? dit-il alors que son cou se tendait vers le jeune homme. Il gratta son auréole de cheveux.

- Du Grand complot, répondit Nerm, désireux d’entendre une histoire qu’on n’abordait généralement qu’avec la plus grande précaution. Il supposait que, dans cette affaire, la grandeur et la noblesse du Royaume différaient de ce que l’histoire en retenait aujourd’hui. Jusqu’à quel point ?

- Du Grand Complot ? Non, non, ce n’est pas un sujet que je maîtrise.

Cette fois et malgré l’éloignement d’une discussion intéressante, Nerm rit de bon cœur devant la perte de mémoire du cuisinier. Il se contraint à se réfréner car la douleur revenait plus vite qu’il ne l’aurait cru.

- Vous oubliez vraiment tout. Heureusement, pas les recettes de cuisine. Vous vous apprêtiez à ôter les résidus de poison dans mon corps.

- Pas du tout, rétorqua le vieil homme faussement fâché, je n’ai pas pu dire une absurdité pareille.

- Mais si.

- Mais non, tu dois l’ôter toi-même.


Posté le 23/11/2009 | 14 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

13

L’attitude espiègle qu’affichait le vieillard déconcerta Nerm. Ce vieux là était bien moins sénile qu’il le voulait paraître.

- Comment dois-je faire ?

- Tu dois bien m’écouter et procéder exactement comme je te le dis. Tu es d’accord.

Nerm hocha la tête. Il n’avait rien à perdre et puisque le mystérieux bonhomme l’avait soigné, il ne risquait rien. D’ailleurs, il l’intriguait de plus en plus.

- Ferme les yeux. Inspire lentement … expire tout aussi lentement, la voix était douce, feutrée, ne se pressait pas et s’infléchissait par moment ; tu t’efforces à ne plus penser à rien. Inspire tout en appuyant ta tête sur le mur, comme si tu voulais qu’elle s’y enfonce … expire et relâche d’un coup. Recommence, inspire et enfonce, encore, encore, et relâche.

Sa voix changea et modula vers les graves avec une touche métallique.

- Inspire, oublie ton corps ; expire, l’esprit est puissant. Inspire, ton corps n’est qu’une enveloppe qui le contient ; expire, détourne ton regard du commun et inspecte la flamme de ton esprit cachée dans l’enveloppe. Inspire, la flamme de ta vie, la puissance de l’esprit. Augmente sa taille, tu ne vois plus qu’elle, tu es la flamme. Tu ne respires plus. La flamme se nourrit du combustible environnant, la puissance des vies.

- Je suis une flamme, souffla Nerm, un halo lumineux m’entoure.

- Ne crains rien, je suis cette barrière qui te protège des regards malveillants. Distingues-tu la tache noire en ton centre ?

- Oui, on dirait un trou sans fin, qu’il n’y a rien dans cette tâche.

- C’est la disparition de ta vie, le poison. Attire vers ta flamme la chaleur du halo et augmente la température qui borde le trou. Draine la chaleur de l’extérieur vers l’intérieur

- Il réduit ! Il a disparu !

- J’éloigne mon aura. Ouvre les yeux et regarde autour de toi.

- Tout est jaune.

- C’est normal, tu n’es que puissance brute. A présent écoute attentivement. Tu vas prendre ma main et surtout tu ne penses à rien, ne dirige pas les flammes, contient-les.

Sa vision redevint habituelle. Il tint fermement la main qui le raccrochait à la réalité.

- Ne serre pas si fort, tu vas finir par broyer mes vieux os, protesta la vieille voix redevenue éraillée.

- Je n’ai plus mal ! Vous êtes magicien, n’est-ce pas ?

- Tu te méprends encore, nous sommes magiciens. Et reste tranquille, tu as seulement éliminé le poison, il faut que la blessure cicatrise.

Les pensées de Nerm s’accéléraient. La magie était surprenante. Il pourrait accomplir de grandes prouesses. Allier ses compétences de chevalier et les pouvoirs d’un mage. Un mage ?

- Vous êtes Grip !

- Pour la majorité des gens, je suis « le vieux fou », « l’Ermite » ou que sais-je encore. Peu de personne m’appelle par mon prénom aujourd’hui.

 

            L’enthousiasme de Nerm couplé à la bonne humeur de Grip concourait à l’apprentissage rapide du jeune homme. Dès le lendemain, il avait pu se lever. Il avait occupé sa matinée à la visite des alentours et avait aidé le vieux magicien aux tâches quotidiennes dans la mesure de ses capacités réduites. De nourrir les lapins à récolter les patates, les oignons et les carottes en passant par le remplissage de la réserve d’eau stockée derrière la chaumière ou le binage des herbes et plantes aromatiques, le temps avait délaissé son engrenage habituel pour des roues plus rapides. Il s’était quand même renseigné sur le sort de ses compagnons de voyage de la première heure. Grip lui avait répondu qu’ils devaient être en route, plutôt en glisse, vers la capitale à la recherche de cet énigmatique mage pour lequel Krévil déployait une battue gigantesque à l‘échelle du Pays. Tout allait donc bien pour eux et il pouvait se concentrer sur sa formation car ils ne seraient pas trop de deux pour affronter le renégat en cas de besoin. A cette remarque, Nerm, interloqué, avait interrogé Grip :

- Pourquoi ne pas affecter un magicien expérimenté à l’appui d’Hélaf ?

- Connais-tu beaucoup de magiciens ?

- Ca recommence. Vous faites comme Hélaf, vous répondez par des questions. Je devrais dire qu’Hélaf fait comme vous, pas vrai ? Et non, évidemment je ne connais qu’Hélaf, son suppléant Barne, mais il était souvent absent, et vous.

- Tu comprends donc pourquoi ton accession à la qualité de mage revêt cette importance. Nous sommes très peu nombreux en fait, personne ne connaît la raison. Il est probable que certains d’entre nous ne se révèlent jamais, notamment dans la population qui n’entre pas en contact direct avec un magicien confirmé. Nous n’y pouvons rien. Toujours est-il que notre nombre restreint nous oblige à nous disperser sur tout le territoire. J’ai opté pour une présence auprès des dirigeants des trois provinces.

- Excusez-moi Maître, se permit d’interrompre Nerm, mais Hélaf nous a expliqué que les mages sont présents aux trois cours depuis le Grand Complot, il y a plus de trois cents ans ! Et les mages d’Havrelent, où sont-ils ?

- Oui, je sais, je me fais vieux. C’est pourquoi je me suis retiré ici et, justement, si tu me coupes sans cesse, je ne finirai jamais cette explication. D’ailleurs, elle t’est nécessaire. Tu dois oublier tout ce que tu crois savoir. Il y a des connaissances dont seuls les magiciens ont besoin et à présent tu en fais partie. Que penserait le commun des mortels qui vit dans le meilleur des cas soixante ans que Grip Machin Chose en a plus de quatre cents ?.Il dévisagea Nerm intensément, haussant les sourcils comme pour le défier de rétorquer avant de reprendre. Où en étais-je ?

Il se gratta la tête. Patient, Nerm l’encouragea :

- Vous m’expliquiez le rôle des magiciens et pourquoi ils officient aux cours du Roi et des Ducs.

- Ah oui ? Je reprends alors. Les mages ont la possibilité de communiquer à distance entre eux. Comment t’expliquer ? Un mage consentant transmet par l’éther des flammes de vie. Tu comprendras plus tard. Donc, je suis leur relais et le centralisateur des informations. Tu pourras consulter les ouvrages dans la maison. Dès qu’un évènement se produit aux endroits stratégiques que sont les cours, les autres peuvent en être informés rapidement. Il faut pour cela six mages en tout, car pendant que l’un demeure à l’écoute et au conseil des puissants, l’autre arpente la compagne. Nous devons rester proches de tous les habitants du Royaume, prévenir les injustices, soigner quand nous le pouvons, intervenir face à l’extraordinaire.

J’ai voulu notre ordre bon et bénévole, capable de guider la société du Royaume sur une voie la plus honorable possible. Je teste les individus avant de leur enseigner, comme je l’ai fait pour toi. Par des questions et je les sonde mentalement. Un novice est sans défense, il ne sait pas se renfermer. Cependant, Il semble que je me sois trompé sur Krévil. J’imaginais l’avoir cerné totalement. Quoique, sa propension à la précipitation m’avait interpellé mais j’étais jeune. Toujours est-il que c’est très fâcheux car il est extrêmement puissant maintenant. Je pense que sa force l’a perverti mais qui peux savoir ? Tout le système est faussé depuis. Comment savoir à quel moment Krévil a communiqué des informations erronées. Et que dire des intrigues à la cour du Roi qu’il a pus fomenter ! Boktal, son suppléant n’a rien remarqué. La faiblesse de notre ordre provient de ce que je pensais être sa force. Une fois confirmé, plus personne n’a accès aux pensées d’un mage. Il faudrait le forcer, à plusieurs.

Il fit une pause. Désormais habitué, ces atermoiements symbolisaient pour Nerm la sagesse et la méditation avec lesquelles le vieux Maître s’exprimait.

- Je me souviens, s’exclama-t-il pourtant à la manière d’un enfant. Toutes ces rides remontèrent et son visage s’en plissa encore plus. Havrelent !

- Quoi Havrelent ? doubla Nerm.

- Tu voulais savoir où est Havrelent, je me rappelle.

- Oui bien sûr. Où sont les Mages d’Havrelent ?

- Ici ! Nous sommes à Havrelent ! Le conseil n’est qu’un leurre pour forcer tout le monde à écouter nos conseils.

 

Au bout de deux jours, Nerm réussissait à puiser l’énergie de son environnement proche et manipulait ainsi une boule de feu entre ses mains. La méthode d’intériorisation nécessitait toujours l’assistance de Grip comme guide et surtout son contrôle pour canaliser les débordements qui auraient alerté Krévil de l’émergence d’un nouvel adversaire. Nerm trouvait formidable de ponctionner un bout de vie des arbres ou des animaux proches afin de s’en servir pour lui-même. A son premier essai, son impétuosité avait valu à un arbre de perdre toutes ses feuilles prématurément mais aussi un aperçu de la capacité d’irascibilité de son professeur. Il lui avait rappelé à cette occasion que la vie s’épanouissait lentement par des processus équilibrés et qu’on détruisait tout, la stabilité séculaire de la nature, le droit des autres présents et futurs à en bénéficier et donc ses propres valeurs si on en détruisait un seul pour son bien personnel. Sa fureur avait été de courte durée, tempérée par l’irresponsabilité du néophyte qu’était Nerm. Il fallait élargir sa vision, réussir à voir la vie sur un territoire étendu. Ensuite, il devait picorer l’énergie, un fragment ici, une portion là sans jamais entamer la vitalité de l’existence à qui il faisait appel. Tout cela viendrait avec l’expérience et la pratique. Il n’excluait pas la nécessité dans l’urgence de prendre une vie pour en épargner une ou plusieurs, surtout la sienne. En tant que mage, il lui incomberait parfois de choisir entre sa propre survie et celle des autres. La sienne valait plus. De par ses pouvoirs, il aurait un jour à sauver beaucoup de personnes et de ce fait, le sacrifice de quelques-uns s’avérait utile compte tenu bien entendu du nombre de magiciens existant.

Après cet épisode, Nerm s’était appliqué à suivre scrupuleusement les instructions de Grip. La particule de feu crépitait dans sa main.

- Observe la, dit le vieil homme, vois-tu des différences entre l’énergie du boulot, des fougères ou de la belette ?

Nerm s’ingéniait à trouver des formes particulières, un surplus de chaleur ou des couleurs inégales. En vain.

- Non, je ne distingue rien, admit-il. L’énergie semble uniforme.

- Hum … Grip grimaça comme s’il doutait de l’affirmation. Et maintenant, redonne à leur propriétaire ce que tu leur as pris.


Posté le 23/11/2009 | 10 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

14

- Asseyez-vous et ne résistez pas, j’affûte ma lame plus souvent qu’il ne faut.

A peine remis de ses prouesses de lutteur, Ranel aurait été bien en mal de se révolter, d’autant plus que l’attitude de Bret le prenait totalement au dépourvu. Il se résigna à s’asseoir sur la chaise présentée. Pour le moment.

- Je vous voyais bien-pensant mon cher guide. Que me voulez-vous ? Je ne possède rien d’autre que la bourse que vous m’avez vu dilapider dans la rue.

- Vous possédez aussi une masse d’arme, un équipement et une formation de combattant hors-pair. Qui êtes-vous et que venez-vous chercher à Cétram ? Votre apparente générosité est-elle une nouvelle escobarderie pour vous camoufler bien que vous affichiez vos talents sans retenu ? Vous êtes plein de contradictions, Chevalier.

La porte s’ouvrit derrière Ranel. Un homme ressemblant de façon étonnante à Bret entra. Un chapeau similaire et un accoutrement qui n’avait rien à envier en couleurs à celui de son jumeau. « C’est une confrérie de comiques détrousseurs » pensa Ranel. Immédiatement, Bret lui enjoignit :

- Attache-lui les bras au dossier. Il a réglé son compte à Kimar en deux minutes !

L’autre releva la tête pour s’assurer que Bret ne galéjait pas. Le regard sérieux de son compagnon le convainquit et il émit un sifflement élogieux avant d’objecter :

- Es-tu sûr qu’il est un mauvais homme. Il a accompli une action charitable dont nous aurions du nous charger depuis longtemps.

- Dan en jugera. Cours lui dire que nous avons un nouveau client à sonder. Serre les liens, finit-il.

Le nouvel arrivant obtempéra si bien que Ranel en sentit les barreaux s’enfoncer dans sa chair.

- Pas si fort ! Vous voulez mes trancher les mains ou juste les entraver ? se plaignit-il.

- Vous vous y ferez, répondit son tortionnaire en le gratifiant de quelques tapes sur l’épaule, Je reviens.

Il s’éclipsa sans bruit. Bret rengaina son arme et ferma la porte d’entrée principale à clé. Ranel nota qu’il prit soin de l’enfouir dans une poche sous sa cape.

- Ecoutez Bret, c’est bien votre nom, n’est-ce pas ? Quoi que vous souhaitiez savoir, je ne vous dirai que ce que j’aurais décidé. Malgré vos énigmatiques agissements je sais que vous ne me ferrez pas de mal. A quoi cela rime de m’attacher ? Je ne vous ai rien fait !

- Ne vous fatiguez pas, vous n’êtes pas le premier à débarquer pour simplement visiter alors que vous ourdissez une machination. Vos prédécesseurs ont tenu plus longtemps que vous avant de finir au cachot, et qui sait ce qu’il est advenu d’eux actuellement.

- Attendez, si vous êtes au service du Roi renseignez-vous auprès d’Hélaf, je suis arrivé avec lui aujourd’hui même.

- Je ne suis pas de la sécurité mais vous parlez d’Hélaf, le Mage de Toutam ?

- Oui, il m’a laissé visiter la ville pendant que lui se rendait auprès de son collègue … Boktal, je crois.

- Boktal. Tout cela est possible. Si c’est exact, vous n’avez rien à craindre de moi. Attendons que Dan nous confirme votre histoire.

- Qui est ce Dan ? Et que va-t-il me faire ?

- Rien de bien méchant, vous pouvez être tranquille. D’ailleurs, je les entends qui arrivent.

Le chevalier tendit l’oreille, en vain. Le double de Bret reparut pourtant en signifiant que tout était prêt.

- Ne bougez plus et ne parlez plus maintenant.

Ranel voulut opposer que de toute façon il lui serait compliqué de danser la gigue mais, au même moment, une douleur naquit dans son crâne, puis s’amplifia au point de devenir une migraine carabinée comme il n’en avait connu qu’après la fête de l’hiver dernier. Il se crispa et serra les mâchoires. La souffrance s’insinua au plus profond de sa tête, virevoltant tel un diablotin muni d’un marteau qui assénerait des coups à l’envie, ici, puis là, encore, et encore. Un hurlement se bouscoulait dans sa gorge quand, aussi soudainement qu’elle était venue, la douleur n’exista tout bonnement plus.

- Que s’est-il passé, demanda-t-il choqué, c’est de la magie !

Personne ne répondit et le double repartit.

« Voilà un magicien, pensa Ranel. Finalement cette escapade s’agrémente d’un dénouement digne d’intérêt. Il faut que je vois leur Dan ».

Il observa Bret d’une attention toute nouvelle. S’il devait le retrouver mieux valait s’imprégner des traits de son visage. Ses vêtements s’apparentaient de plus en plus à un déguisement.

Le deuxième acrobate revint.

- C’est un chevalier de Toutam. Il est avec Hélaf, confirma-t-il. Par contre, tu ne vas pas me croire, Hélaf a du perdre l’esprit car tous les deux cherchent des elfes.

Il rit à gorge déployée bientôt accompagné par Bret que la surprise avait retardé. Ce dernier intervint pourtant.

- Moi qui vous prenais pour quelqu’un d’à peu près sensé ! Vous en avez de bonnes dans le nord ! Des elfes ! Pourquoi pas des dragons !

Ils riaient tous les deux. Dans le même temps, Bret dénoua les cordes qui maintenaient Ranel. Celui se leva en se massant les poignets. L’hilarité de ses ravisseurs l’embarrassait. Il comprenait tout à fait leur moquerie, pas assez toutefois pour apprécier d’en être l’objet. Il souriait également, comme un écolier pris en flagrant délit d’absurdité à qui il ne reste plus que le sourire bête pour s’amender. Il constata cependant que les deux autres s’éloignaient de lui, lentement, l’un sur sa droite et l’autre sur sa gauche. Ils n’étaient pas aussi à l’aise qu’ils voulaient le montrer. Peut être, qu’après tout, cette situation n’atteignait pas encore l’épilogue que les faux bateleurs souhaitaient.

Qui pouvaient bien être ces personnes déguisées qui remettaient leurs proies aux autorités ? La probabilité qu’il s’agît de voleurs désireux d’éliminer la concurrence existait belle et bien. Pourtant les manières et le port de Bret lui dictaient une autre possibilité. Une idée folle lui passa par la tête et il opta pour la gaudriole.

- Je sais, dit-il levant les mains pour les abaisser de dépit. Je l’ai dit à Hélaf : « Excusez-moi Maitre Magicien, vous voulez que je trouve un elfe. Il sera habillé en petite robe verte, et sautera de toit en toit j’imagine. » Il n’a rien répondu évidemment. Il est vieux vous savez. Enfin, allez discuter les ordres d’un magicien, vous. Alors je cherche, acheva-t-il d’un clin d’œil complice, doucement, en prenant du bon temps. Bon … je ne veux pas savoir qui vous êtes et vous m’avez l’air de bonnes gens. Je vous quitte sans rancune. Je … peux y aller ?

Le rire encore aux lèvres, Bret acquiesça.

- N’essayez pas de nous retrouver Chevalier. Je ne vous reverrai qu’avec le plus grand déplaisir. Et nous somme plusieurs dans ce cas. Comprenez-vous ?

La vitesse avec laquelle il passait de la dérision à la menace corroborait les soupçons de Ranel.

- M’ouvrez-vous ? se contenta-t-il de dire.

Bret s’approcha, sur ses gardes.

- Vos paquets vous seront acheminés au palais dès demain. Il ne fait aucun doute que votre couteau vous suffira à vous protéger pour y rentrer ce soir.

Indifférent, Ranel patientait. Bret ouvrit la porte en grand et l’invita à franchir le seuil. Au moment où le géant fit mine d’enfin partir, son long bras se détendit aussi vite qu’un serpent et attrapa le chapeau de Bret. Ce qu’il vit le sidéra. Même en méditant sur l’éventualité, il aurait jugé déraisonnable d’y croire.

Figé par la surprise, Bret le poussa, referma la porte et donna un tour de clé. Ranel entendit du bruit à l’intérieur, des protestations puis plus rien. Il se tenait devant la porte, le chapeau encore dans la main et s’aperçut que sa bouche béait. Des oreilles pointues !


Posté le 28/11/2009 | 24 consultations | 1 commentaires | Voir et commenter l'article

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